Je ne suis plus vraiment là et cependant mon thorax va exploser. Les innombrables membres qui m’entourent semblent m’avoir oublié, ne pas avoir remarquer que ma place n’est pas vide. Je ne peux soulever, m’ouvrir. A peine ais-je quitter une situation inconfortable en éloignant un bras, en redressant les épaules, que tout cela est broyé par une masse de chair qui me fige à nouveau dans une position douloureuse. J’entends des souffles lourds, haletants, dégringolant sur mon cou, temporisant ma joue, tutoyant ma figure. Mon corps n’est plus cohérent, il se déchire dans chaque coin, sous chaque pas, dans cette crasse ambiante.
On ne croise pas les regards. On ne fait pas ça ici. Chacun baisse les yeux, s’affaire dans une intimité illusoire. Il n’y a plus rien. Des centaines de visages vous défigurent sans même vous regarder dans ce noir pénétrant, meurtrier. Alors l’intimité, …
C’est ce calme, cette résignation qui terrorise. Certains crient parfois mais tous se rendent compte que cela n’a plus d’actualité, que cela ne se pose plus. D’ailleurs, le bruit est assourdissant. Les parois semblent s’éventrer à chaque craquement, chaque seconde est définitive, importante. On peut à peu près tout imaginer apparaître en fin de boucle, avec la certitude que l’on sera quand même dans le faux au moment venu.
Chaque mouvement des machines est une longue expiation.
On est dans le ventre d’un monstre. Impossible monstre.
On distingue encore clairement entre les toussotements et les plaintes quelques rires d’enfants. Leur insouciance nous rassure ici, elle parle passé, souvenirs.
J’entends à quelques bras de moi un autre qui vomit. Nos corps sont si vides, douloureux. Le plus dur est de rester serein, impassible. « Je suis Andreï Zabvienitch, j’ai 16 ans et je ne vais pas mourir ». Cela tourne dans ma tête, repasse infiniment pour me prouver que j’existe encore, que tout à une fin, un dénouement.